Un homme seul, marginal, cynique mais du bon coté de la loi, échappe à une gigantesque prise d’otages en milieu clos et joue, le temps d’une nuit, l’emmerdeur auprès des terroristes dont le plan était pourtant parfait. Oui, c’est "Piège de cristal", mais c’est aussi quelques années plus tard "Piège en haute mer", soit l’un des meilleurs « sous "Die Hard" » qu’a engendré le film de McTiernan (mon film préféré, soit dit en passant), et aussi le film qui fera de Steven Seagal une star du cinéma d’action ("Piège en haute mer" reste son plus gros carton). "Piège en haute mer" est évidement opportuniste (rien que dans le titre français), met en scène une star montante du cinéma d’action (Steven Seagal n’avait à son actif que "Nico", le mauvais "Echec et mort", et les très violents et jouissifs "Désigné pour mourir" et "Justice Sauvage") dans un huit-clos (le porte-avion l’USS Missouri remplace le Nakatomi Plaza) avec prise d’otages par terroristes avides d’argent, reprend une structure identique à celle de "Die Hard" et calque même certaines scènes. Le jeu du chat et de la souris entre le héros et les terroristes renvoient forcément à "Die Hard". Mais le film d’Andrew Davis (qui redirige Steven Seagal après le polar "Nico", sur lequel les deux hommes s’étaient pourtant frité) parvient sans peine à se démarquer de son modèle pour être bien plus qu’un simple copie/collé bis.
La progression de l’action est rapide et prenante, rythmée sur le petit leitmotiv musical de Gary Chang (BO excellente, la musique a même été primée aux BMI Film & TV Awards de 1993), dans une ambiance nocturne et nautique. Beau travail sur la lumière (par le chef opérateur des "Duellistes" de Ridley Scott), tantôt bleutée comme la nuit tantôt rougeâtre comme le sang, et mixage sonore efficace (le film sera nommé aux Oscar pour les Meilleurs effets sonores et le Meilleur son). C’est sûr que les décors ne sont pas très beaux (coursives, métal, bureaux, cuisines, écrans de contrôle, pont…), mais au moins, on se croit réellement sur un navire de guerre, contexte que le cinéaste exploite parfaitement (beaucoup de plans larges, un vaste terrain d’action), d’autant plus que l’USS Missouri existe bel et bien : c’est un bâtiment de guerre qui, à l’époque de la sortie de "Under Siege" en 1992, en était déjà à 50 ans de service. Construit après l’attaque de Pearl Harbor, il a traversé la bataille du Pacifique entre marines et japonais, la Guerre de Corée, et a même lancé les premiers obus sur Bagdad pendant la Guerre du Golf. De plus, c’est sur l’USS Missouri qu’a été signée la réédition du Japon en 1945 et donc la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Sans tomber dans le patriotisme, "Piège en haute mer" rend ainsi hommage (cf. les images d’archives) à ce symbole de l’Amérique et a été en partie tourné dessus (ils ont eu l’autorisation d’y tourner seulement lorsque le navire était à quai à San Francisco). La réalisation d’Andrew Davis (à qui l’on doit de bons petits films comme "Le Fugitif", "Poursuite", "Opération Crépuscule", "Meurtre Parfait", "Sale Temps pour un flic" avec Chuck Norris, "Dommage Collatéral" avec Schwarzy et plus récemment "Coast Guards") est particulièrement efficace et le découpage alerte est plutôt malin. "Piège en haute mer" est fluide et on se laisse très facilement embarquer, si du moins on sait à quoi s’attendre.
"Piège en haute mer" est avant tout un film d’action décomplexé et bourrin. C’est truffé de scènes jouissives : la longue prise de contrôle du navire («
Alors les gars, quel est le plus haut gradé parmi vous ? »), les deux premières victimes de Casey Ryback quand il s’échappe de la chambre froide, Ryback et son équipe (« -
T’es dans la marines, c’est l’aventure », « -
Mais j’me suis engagé juste pour les bourses ! ») explosant le sous-marin, Ryback qui tombe sur une Miss Juillet 1989 (et sa poitrine marquante) pleurnicharde et qui la transforme en commando courageuse, Ryback affrontant Stranix dans un duel au couteau (le dialogue qui précède est mémorable, ainsi que la réplique finale de Ryback), Ryback qui dévale les coursives en tirs croisés avec ses deux uzis avant d’arriver dans une scierie et de zigouiller à mains nues quatre types de façon aussi silencieuse que barbare (quelle classe !), le tout en quelques secondes…«
Ce n’est pas l’œuvre d’un simple cuisinier », conclut Stranix, pas plus que les terroristes tués dans "Die Hard" ne sont l’œuvre d’un «
gardien qui nous aurait échappé ».Steven Seagal, qui imposait alors un style de combat (le close combat, l’aïkido) plutôt original pour l’époque, était au top de sa forme, vif, agile et pas encore doublé. De plus, c’est étonnement violent (pas si étonnant de la part du réalisateur de "Nico"), avec des morts sadiques (dans la scierie, la mort de Stranix…), des combats sanglants, des fusillades qui pètent et des innocents exécutés…Le bonheur, quoi.
Steven Seagal (encore bien maigre), qui est également producteur, trouve son meilleur rôle, celui du fameux Casey Ryback, cuistot ex commando qui balance sereinement des vannes («
T’aurais du avoir la foi, Stranix », dit-il tranquillement après avoir planté un couteau dans la tête du méchant à la suite d’un dangereux duel à l’arme blanche) et ne fait pas dans la dentelle (la fille qui se réfugie vers Ryback : «
Sur ce bateau, l’endroit le plus sûr c’est derrière vous ! »). Son duo avec Miss Juillet 89 (Erika Eleniak, Shauni McClain dans "Alerte à Malibu") est particulièrement savoureux. Mais surtout, Steven Seagal affronte un tandem de méchants psychopathes géniaux composé des charismatiques Tommy Lee Jones (que le cinéaste dirige aussi dans "Opération Crépuscule" et "Le Fugitif") et Gary Busey, qui s’éclatent vraiment dans le cabotinage (ils ont une bonne réserve de répliques percutantes), sans oublier les bad guys de second plan, dont l’irlandais Colm Meaney et le grand black. Egalement au casting, quelques gueules connues comme Nick Mancuso (le méchant de "Rapid Fire"), qui revient dans la navrante suite, Raymond Cruz ("Alien Résurrection", "The Substitute", "Training Day"…), Damian Chapa (Ken dans le fameux "Street Fighter" de Steven E. De Souza), Troy Evans (croisé dans "Ace Ventura", "Near Dark", "Teen Wolf", "Halloween 5", "Men at Work", "Kuffs", "Le Cobaye", "Demolition Man", "Phénomène", "Fantômes contre fantômes" et j’en passe), le vétéran Patrick O’Neil (dont ça sera le dernier rôle avant sa mort), Glenn Morshower (le garde du corps Aaron Pierce dans la série "24 heures chrono"), Andy Romano (qui reprendra son rôle d’amiral Bates dans "Piège à grande vitesse") et même le « boss » Dale Dye (qui revient lui aussi dans "Piège à grande vitesse", toujours dans le rôle du fidèle Capitaine Garza).
Et l’on s’amuse aussi beaucoup des dialogues, genre :
-
Faites attention Ryback, on a encore une semaine à passer ensemble…-
Ho, ça veut dire que je ne vous verrai pas passer la puberté.-
Hey Ryback, qu’est-ce que t’as fais de ta tenue ?-
Le pauvre petit, il n’a pas de tenue.-
Hé oui je manque de tenue, c’est bien connu.Tommy Lee Jones à Gary Busey :
-
Le second m’a prévenu, vous êtes givré. -
Chuis pas givré, chuis frigorifié.Gary Busey à Seagal : «
Maintenant je sais pourquoi vous êtes cuistot, vous frappez comme une gonzesse »
Miss Juillet 89 à Seagal :
-
J’ai deux principes : primo je ne sors pas avec les musiciens et secondo je ne tue pas mon prochain.-
C’est bien. Je suis ravi d’entendre ça. Ouais c’est vrai, ça laisse des possibilités.Seagal à un soldat : «
Allez voir le comandant, Krill est un malade : il a craché dans ma bouillabaisse ! »
Evidement, c’est truffé de clichés (cela dit, pas une once de patriotisme ici), mention aux scènes avec les dirigeants désemparés dans une pièce sombre, qui communiquent par radio avec les méchants et Ryback (comme dans "Die Hard", quoi), qui cherchent une solution forcément mauvaise («
Il va falloir faire abattre le navire ») et rendent les méchants encore plus méchants («
Ce type est complètement allumé ! »). Mais ça fait partie du charme indéniable du film, qui n’a étonnement pas trop vieilli. Puis franchement, qu’est-ce que c’est fun ! Dans ce scénario basique écrit par l’auteur de "Pretty Woman", il n’y a absolument aucune réflexion, pas de psychologie (bien qu’un bref dialogue sous-entend que Ryback et Stranix se sont connu autrefois), et "Piège en haute mer" fonctionne pendant plus d’une heure et demi (et sans jamais lasser) sur une seule intrigue, une seule idée : Ryback doit arrêter les méchants. Un film d’action con, simple, mais vraiment bien foutu et attachant. Tout pour le plaisir du spectateur.
8 / 10, le meilleur Seagal.

Qu'il est mignon notre Steven, ici !